Le tournage : 19 mars 1895, rue Saint-Victor à Lyon
Nous sommes à Monplaisir, dans le quartier Est de Lyon. C’est ici, au 25 rue Saint-Victor (devenue depuis la rue du Premier-Film), que Louis Lumière installe son appareil pour capturer une scène du quotidien : les ouvriers quittant l'usine Lumière. Pas d’éclairage artificiel, pas de mise en scène élaborée. Seule exigence : capter le mouvement, rendre la vie visible, sans fard.
Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière, souligne souvent le caractère à la fois anodin et bouleversant de cette "vue". Pour lui, ce plan incarne la première pulsation visuelle du cinéma moderne. Un geste simple, mais fondateur. Un plan qui fait du réel un spectacle.
Fait fascinant : il existe au moins trois versions du film. Louis Lumière aurait recommencé la scène à plusieurs reprises pour parfaire le cadrage, la lumière ou le flux des silhouettes. Un perfectionnisme qui prouve déjà une conscience artistique du regard.
La projection : 28 décembre 1895, Paris, boulevard des Capucines
Quelques mois plus tard, le 28 décembre 1895, c’est au sous-sol du Grand Café de Paris, dans le "Salon Indien", que cette courte scène est projetée au public pour la première fois. Aux côtés de neuf autres "vues photographiques animées", elle provoque la stupéfaction.
On raconte que certains spectateurs ont sursauté, croyant que les personnes à l’écran allaient sortir du cadre. C’est ici que le mot cinématographe s’ancre dans les esprits. L’événement est resté dans l’Histoire comme la première séance publique payante du cinéma.
Une invention française… et universelle
Si les débats persistent — Edison et Dickson ayant filmé dès 1891 aux États-Unis — l’apport des frères Lumière n’est pas seulement technique, mais profondément collectif et esthétique. Ils inventent l’expérience partagée de l’image en mouvement. Ils inventent, au fond, le regard cinéma.