28 janvier 2026
Enquête — cinéma, publicité et intelligence artificielle
Quand les outils promettent de fabriquer des images spectaculaires en quelques minutes, la vraie rareté redevient la même qu’hier : une vision, un rythme, une mise en scène. SHAIKE, jeune acteur français, annonce une levée de fonds et avance un modèle “plateforme + média + studio” pour industrialiser la qualité, pas la facilité. Derrière le discours, que vaut réellement l’idée d’un “cinéma IA narratif” appliqué à la publicité ?
Il y a un air de thème de Mission: Impossible dans l’époque : tout va vite, tout s’accélère, et l’industrie adore les boutons rouges. La génération vidéo par intelligence artificielle a abaissé le coût d’entrée au point de rendre possible ce qui, hier, relevait du devis et du tournage. Sauf que l’image n’est pas un film — et encore moins une histoire.
C’est précisément ce diagnostic que SHAIKE met au centre de sa proposition : face à un marché saturé de contenus au style standardisé, l’entreprise affirme vouloir remettre la direction artistique et la narration au premier plan. Sur le papier, l’ambition est claire : structurer un secteur jugé “immature” par l’équipe, et proposer des films publicitaires “premium” augmentés par l’IA, conçus pour durer plutôt que pour disparaître dans le scroll.
Ce que SHAIKE dit construire : une “infrastructure” plus qu’un outil
SHAIKE startup née à Paris se présente comme une architecture créative articulée autour de trois briques : une plateforme internationale de réalisateurs IA sélectionnés, un média “de référence” destiné aux professionnels, et un studio de production orienté marques et agences. L’entreprise revendique une communauté de 250 réalisateurs répartis dans 50 pays.
- Plateforme : sélection de créateurs pour leur mise en scène et leur storytelling, plus que pour la simple maîtrise technique.
- Média : contenus et veille professionnelle sur le film IA, avec l’objectif de créer une culture commune.
- Studio : production haut de gamme destinée à des campagnes publicitaires exploitant des codes esthétiques de cinéma.
Pourquoi le récit redevient un avantage concurrentiel
Dans la publicité, l’IA n’arrive pas en douce : elle s’installe déjà dans les workflows. L’Interactive Advertising Bureau (IAB) indiquait en 2025 que la moitié des annonceurs utilisaient déjà l’IA générative pour construire des publicités vidéo, et qu’une large majorité projetait de s’y mettre. Les raisons sont connues : vitesse, itération, déclinaisons multiples, coûts.
Le problème, c’est l’effet “fond d’écran” : des images impressionnantes, puis plus rien. Ce que SHAIKE vend, au fond, c’est une promesse de craft : retrouver des décisions de cinéma (cadre, lumière, continuité, intention) dans des films nés de modèles génératifs. Une promesse séduisante pour les marques qui veulent “faire de l’IA” sans se contenter d’un rendu générique.
Dans l’imaginaire cinéphile, la technologie a souvent un visage : HAL 9000, Skynet, ou la voix qui murmure “Je suis désolé Dave…”. Dans la vraie vie, le dilemme est moins spectaculaire : qui décide, qui signe, qui assume, quand une partie du plan vient d’un modèle ?
Les questions que l’écosystème ne peut plus éviter
En face du storytelling, il y a les sujets qui fâchent — pas pour faire peur, mais parce qu’ils structurent déjà le marché. D’abord, la propriété intellectuelle : les guildes et syndicats américains ont intégré des protections et des lignes rouges dans leurs accords récents, notamment sur l’usage de l’IA et la place du travail des auteurs. Ensuite, l’image des interprètes : les débats sur les “digital replicas” ont accéléré, avec des principes de consentement et de rémunération mis en avant par les organisations professionnelles.
Autre front : la transparence. En Europe, l’AI Act prévoit des obligations d’information et de marquage pour certains contenus synthétiques, et la Commission européenne travaille sur des cadres pratiques de labellisation. Pour la pub, la question devient très concrète : faut-il signaler qu’un film est généré, et comment le faire sans tuer l’émotion ni tromper le public ?
Enfin, il y a la mesure la plus impitoyable : la réception. Une partie du public repère l’“uncanny” à des kilomètres, et certaines campagnes se font moquer. D’autres passent, parfois sans que les spectateurs s’en rendent compte. C’est là que l’argument SHAIKE prend du poids… ou s’effondre : la mise en scène, la cohérence, la direction d’acteurs (même synthétiques) deviennent des différenciateurs.
Ce que change un studio “IA + cinéma” dans la chaîne de production
La promesse d’un studio dédié aux marques, c’est de déplacer la valeur. Si l’outil génère plus vite, le temps économisé se reporte sur d’autres étapes : écriture, découpage, recherche de style, tests, montage, sound design, conformité juridique. Dans ce modèle, la “réalisation IA” ressemble moins à un bouton magique qu’à une salle de montage où l’on tranche, encore et encore.
SHAIKE explique aussi vouloir créer des événements consacrés au film IA, et mentionne une trajectoire internationale (Europe, Moyen-Orient, Asie, États-Unis). L’entreprise indique participer au programme Creators Venture à Dubaï, présenté comme une étape de son développement.
Notre lecture : un pari culturel, autant qu’un pari business
Pris sans slogan, le projet SHAIKE ressemble à un pari de standardisation… dans le bon sens du terme : standardiser l’exigence. Dans une industrie qui peut produire en masse, la rareté devient la qualité reproductible. Reste à voir comment cette exigence se prouve : par des campagnes visibles, des signatures de réalisateurs identifiables, une transparence sur les méthodes, et des résultats mesurables pour les marques.
Pour le cinéma au sens large, l’émergence de ces studios “films IA” dit autre chose : la grammaire du cinéma continue de servir de boussole. Même quand la caméra est virtuelle, l’enjeu n’a pas changé depuis les premiers storyboarders : faire croire, faire ressentir, faire mémoire. La technologie accélère le geste, elle ne le remplace pas.
Infos pratiques
Liens : shaike.ai — LinkedIn SHAIKE
Sources externes citées : IAB (2025) — WGA (AI) — SAG-AFTRA (Digital Replicas) — Commission européenne (transparence IA).