20 janvier 2026
Cette semaine, La Radio du Cinéma a volontairement fait un pas de côté. À l’occasion du festival Viva Cinéma, dédié au patrimoine des films restaurés, notre micro n’est plus tenu par des journalistes aguerris, mais par celles et ceux qui feront le cinéma de demain : les jeunes de la commission des jeunes spectateurs de la Drôme.
Passionnés, curieux, attentifs, Lucile, Emma et leurs camarades prennent l’antenne pour toute la durée du festival. Ils interrogent, écoutent, relancent. Ils apprennent à faire de la radio comme on apprend à regarder les films : avec exigence, spontanéité et désir de transmission. Une expérience collective, joyeuse et sérieuse à la fois, fidèle à l’esprit de La Radio du Cinéma : parler de cinéma sans l’enfermer, le rendre vivant, partageable, incarné.
Pour cette première rencontre, les jeunes journalistes en herbe se sont frottés à une œuvre monumentale : celle de Youssef Chahine, cinéaste égyptien majeur, à l’honneur au festival à travers une exposition et plusieurs projections. Face à eux : Thierry Jousse, critique, réalisateur, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma et commissaire de l’exposition.

À la recherche du « diamant »
Dès les premières questions, le ton est donné. On parle de critique, de premiers chocs de spectateur, de ces films qui « sortent du lot ». Thierry Jousse évoque cette quête permanente du film-diamant, celui qui élève l’esprit, que l’on découvre parfois en festival, parfois simplement dans une salle obscure, et qui justifie à lui seul le désir de parler de cinéma.
Très vite, la discussion se resserre autour de Youssef Chahine. Choisir un film préféré ? Mission impossible. Mais Thierry Jousse cite Alexandrie… pourquoi ?, film autobiographique et audacieux, premier du monde arabe à adopter la première personne, film de la coexistence, du désir, de la jeunesse et de la vocation artistique. Il évoque aussi Gare centrale, œuvre mythique des années 50, moderne, troublante, transgressive, où Chahine lui-même incarne un personnage habité par le désir et la marginalité.
Un cinéma libre, vivant, traversé par le monde
Est-il un cinéaste engagé ? La réponse nuance les évidences. Chahine n’est pas un militant au sens strict, mais son cinéma est traversé par le politique, à différentes périodes : critique sociale dans les années 70, lutte contre l’intégrisme dans les années 90, réflexion constante sur la société égyptienne, ses tensions, ses contradictions. Un cinéma qui ne sépare jamais l’intime du collectif.
Les jeunes interrogent aussi la place de la musique, essentielle chez Chahine comme chez Thierry Jousse lui-même. On parle de compositeurs, de duos mythiques (Hitchcock/Herrmann, Fellini/Rota, Burton/Elfman…), de cette alchimie fragile entre images et sons. On comprend que la musique de film est souvent un art de l’ombre, parfois ingrat, mais capable de devenir magique lorsque la confiance s’installe.
Naturellement, la discussion glisse vers la comédie musicale et le mélodrame, piliers du cinéma égyptien des années 50. Chahine y trouve un terrain de jeu, même dans les films de commande, imposant une élégance de mise en scène, une continuité du mouvement, un amour sincère de la danse et du chant, loin des montages hachés contemporains. Chez lui, la musique est un plaisir qui se déploie, jamais un simple effet.

Emma Beuf et Lucie Pernaud, les jeunes bénévoles lors de l'inauguration de l'exposition "l'enchantement Chahine".
Doutes, erreurs et liberté du regard
Moment précieux de l’entretien : lorsque Thierry Jousse parle de la critique comme d’un art non objectif, soumis à l’humeur, au contexte, au temps. Oui, on se trompe. Oui, on regrette parfois. Les films changent avec nous. Certains vieillissent mal, d’autres se révèlent avec les années. Une parole honnête, libératrice, adressée sans condescendance à ces jeunes qui découvrent le pouvoir — et la responsabilité — de donner un avis.
Même lorsqu’il cite un film qu’il n’aime pas (Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain), Thierry Jousse le fait sans haine, rappelant que le goût est une affaire de sensibilité, jamais de verdict définitif.
Transmettre, montrer, relier
Pourquoi cette exposition, cet hommage à Youssef Chahine aujourd’hui ? La réponse est claire : le centenaire, bien sûr, mais surtout l’urgence de faire circuler à nouveau une œuvre qui incarnait un dialogue naturel entre le monde arabe et le monde occidental. Chahine, citoyen d’Alexandrie, ville de coexistence, apparaît comme une figure précieuse dans un monde contemporain crispé, fragmenté.
Montrer ses films, ses comédies musicales, ses mélodrames raffinés, c’est rappeler que le cinéma existe ailleurs qu’en France et à Hollywood. C’est rouvrir des imaginaires, réparer des oublis, transmettre une joie.
Trois mots, pour donner envie ?
Musique. Danse. Joie.
Et parler de cinéma à la radio ?
La dernière question est presque un passage de relais. Comment bien parler de cinéma à la radio ? Thierry Jousse répond par un manifeste discret : simplicité, accessibilité, clarté, sans renoncer à la complexité des idées. S’adresser à tous, pas seulement aux initiés. Trouver les mots justes. Être direct. Incarné.
Un conseil que Lucile, Emma et les jeunes de la commission ont déjà commencé à mettre en pratique.
Toute cette semaine, La Radio du Cinéma leur laisse le micro. Et à les écouter, une chose est sûre : le cinéma est entre de bonnes mains.