À l’occasion de la sortie de L’Étrangère, Gaya Jiji était l’invitée de Manuel Houssais sur La Radio du Cinéma. La réalisatrice syrienne, née à Damas en 1979 et installée à Paris, y raconte moins un “film sur l’exil” qu’un geste de cinéma né d’une blessure, d’un désir de mémoire et d’une confiance profonde dans les personnages féminins. Sa phrase tient lieu de boussole : J’ai voulu traiter ce sujet à travers le point de vue d’une femme.
Depuis Mon tissu préféré, présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes en 2018, Gaya Jiji construit un cinéma de femmes qui avancent dans des mondes contraints, mais dont le désir refuse de disparaître. Avec L’Étrangère, son deuxième long métrage, elle déplace son regard de Damas vers Bordeaux. La Syrie n’est plus le décor principal : elle devient une mémoire active, une absence, une culpabilité, une langue intérieure.
Le film suit Selma, une femme qui fuit la Syrie en laissant derrière elle son fils de six ans et un mari disparu dans les geôles du régime. En France, elle rencontre Jérôme, avocat, qui l’aide dans ses démarches pour obtenir le droit d’asile et retrouver son fils Rami. Mais ce récit vaut surtout par ce que Gaya Jiji choisit d’y regarder : non pas seulement le parcours administratif d’une réfugiée, mais le moment fragile où une femme se demande si elle a encore le droit d’aimer.
Une cinéaste née à Damas, formée à Paris, habitée par la Syrie
Gaya Jiji est née à Damas en 1979. Installée aujourd’hui à Paris, elle a obtenu un master en cinéma, spécialité réalisation et création, à l’université Paris 8. Avant ses longs métrages, elle réalise plusieurs courts, dont Matin, midi, soir… et matin, remarqué dans différents festivals. En 2016, elle reçoit le prix Young Talent Women in Motion de la Fondation Kering au Festival de Cannes, un soutien qui accompagne alors le développement de Mon tissu préféré.
Cette trajectoire éclaire sa manière de filmer. Gaya Jiji ne regarde pas la Syrie depuis un surplomb historique. Elle la filme depuis une intimité blessée, depuis les appartements, les corps, les silences, les choix impossibles. Dans la conversation avec Manuel Houssais, elle ne cache pas ce que L’Étrangère doit à son propre exil : J’ai quitté mon pays, je ne sais pas si je vais pouvoir y rentrer un jour.
Cette phrase ne cherche pas l’effet. Elle donne au contraire la mesure d’un cinéma qui transforme l’arrachement en matière sensible. Pour Gaya Jiji, quitter son pays, ce n’est pas seulement perdre une adresse. C’est laisser une part de soi dans un lieu devenu inaccessible, puis découvrir une part nouvelle de son identité ailleurs. Elle le dit avec netteté : On laisse une part de nous dans notre pays d’origine, mais on retrouve une autre part dont on ne savait pas l’existence.
Filmer l’exil par l’intime plutôt que par le dossier
Dans L’Étrangère, Gaya Jiji choisit une voie délicate : le mélodrame. Non pour grossir les larmes, mais pour redonner aux personnages leur pleine humanité. La réalisatrice le formule très clairement au micro de La Radio du Cinéma : Derrière ces visages qu’on voit souvent à la télé, ces gens gardent tout ce qui est humain. Ils ont des désirs, ils peuvent tomber amoureux.
Gaya Jiji explique que l’écriture devait éviter le pathos et le misérabilisme. Elle ne voulait pas traiter l’exil uniquement comme une géographie du départ ou comme une suite de procédures. Elle voulait observer les sentiments humains lorsque la survie devient le quotidien.
C’est là que sa mise en scène trouve sa singularité. Elle ne nie jamais les papiers, les files d’attente, la peur, le travail au noir ou la violence administrative. Mais elle refuse de réduire Selma à ces obstacles. Elle cherche la palpitation, l’élan, la faille. Elle cherche ce qui reste vivant quand tout paraît organisé pour épuiser.
Selma, une héroïne née d’une question de cinéaste
Au centre de L’Étrangère, il y a donc Selma. Pour Gaya Jiji, ce personnage devait tenir sur une ligne de crête : Je voulais que ce soit une femme fragile et très forte.
La formule dit beaucoup de son regard. Elle ne cherche pas une héroïne invincible. Elle veut une femme qui tremble, qui doute, qui porte la culpabilité d’avoir laissé son fils, mais qui avance quand même.
Ce qui intéresse la réalisatrice, c’est aussi le droit au désir. Selma a traversé la mer, les frontières, les procédures. Elle vit avec un passé qui la rattrape. Pourtant, au contact de Jérôme, elle ose se réapproprier une zone intime que l’exil semblait avoir confisquée. Elle trouve même le courage et l’audace de tomber amoureuse.
Le mot important, ici, est “courage”. Pas le courage spectaculaire des grandes scènes héroïques, mais celui de se reconnaître encore femme, vivante, désirante. Dans le cinéma de Gaya Jiji, les héroïnes ne se définissent jamais seulement par ce qu’elles subissent. Elles existent aussi par ce qu’elles réclament : une chambre à soi, une langue à soi, un amour possible, une mémoire qui ne soit pas une prison.
Zar Amir, une rencontre d’exilées
Le choix de Zar Amir tient, dans le récit de Gaya Jiji, de l’évidence. Pendant l’écriture, la réalisatrice cherche longtemps l’actrice capable de correspondre à l’image intérieure de Selma. Puis elle découvre Les Nuits de Mashhad, film d’Ali Abbasi qui vaut à Zar Amir Ebrahimi le Prix d’interprétation féminine à Cannes en 2022.
Gaya Jiji raconte ce moment comme une reconnaissance immédiate : Dès que je l’ai vue à l’écran, j’ai vu mon personnage.
Le visage, le regard, la palette de jeu : tout semble rejoindre Selma. Reste une difficulté majeure. Zar Amir est iranienne, sa langue maternelle est le farsi, et Selma est syrienne. La préparation demandera donc un travail de langue, de rythme, de corps.
Mais la collaboration dépasse la technique. Gaya Jiji souligne ce point commun qui a nourri leur dialogue : On est toutes les deux exilées et on ne peut pas rentrer dans notre pays pour des raisons différentes.
Cette expérience partagée ne transforme pas Selma en double exact de la réalisatrice ou de son interprète. Elle donne plutôt au personnage une vibration juste : celle d’une femme qui porte son pays sans pouvoir y retourner.
Jane Campion, La Leçon de piano et la naissance d’une vocation
Quand Manuel Houssais interroge Gaya Jiji sur ses inspirations, la cinéaste cite un nom : Jane Campion. Elle avait 13 ans lorsqu’elle découvre La Leçon de piano. Avant cela, elle se rêvait romancière. Ce film lui ouvre une autre voie.
En voyant ce film, je me suis dit : j’ai envie de faire du cinéma
, confie Gaya Jiji. Elle admire chez Jane Campion le lyrisme, la richesse de mise en scène, la sobriété, la sensualité et la psychologie des personnages féminins. On comprend mieux, dès lors, pourquoi son propre cinéma accorde tant d’importance à ce qui ne se dit pas frontalement : un regard, une peau, une attente, une chambre, une respiration.
L’Étrangère prolonge cette filiation sans imitation. Chez Gaya Jiji, le romanesque n’efface jamais le réel. Il lui rend au contraire une profondeur émotionnelle. Le mélo devient une manière de reconnaître la puissance des sentiments sans humilier ceux qui les éprouvent.
Une écriture longue, patiente, tendue vers la justesse
L’Étrangère a demandé une écriture au long cours. Gaya Jiji indique que le travail a commencé fin 2019 et que l’écriture s’est étendue sur cinq ans. Le scénario est signé par Gaya Jiji et Sarah Angelini, avec la collaboration de Mehdi Ben Attia et Agnès Feuvre.
Ce temps long se ressent dans la précision des enjeux. Le personnage de Jérôme, l’avocat interprété par Alexis Manenti, a notamment été difficile à écrire selon la réalisatrice, car il ne porte pas la même charge tragique que Selma. Il fallait le faire tenir sans l’écraser, éviter le sauveur trop commode, garder ses failles.
Le tournage, lui, a duré 29 jours à Bordeaux et aux alentours. Certaines scènes censées se dérouler ailleurs ont aussi été tournées dans cette région, pour des raisons d’économie et de production. Là encore, Gaya Jiji transforme la contrainte en langage : la nuit, les chambres de fortune, les espaces clos et les zones de passage composent une géographie mentale.
La mémoire comme blessure et comme outil de reconstruction
L’un des moments les plus forts de la conversation avec La Radio du Cinéma concerne la mémoire. Gaya Jiji refuse d’en faire un bloc figé. Pour elle, le cinéma construit une mémoire, mais il peut aussi aider à se libérer d’une mémoire qui enferme. Le cinéma, c’est comme une sorte de thérapie pour moi
, dit-elle.
Cette phrase éclaire toute son œuvre. Mon tissu préféré regardait la Syrie avant l’exil, dans un pays encore filmé de l’intérieur. L’Étrangère observe la Syrie depuis la France, comme une voix qui continue d’appeler. Le prochain projet de Gaya Jiji doit revenir vers l’enfance à Damas dans les années 80, sous le règne de Hafez el-Assad.
La cinéaste parle d’une trilogie syrienne : la guerre, l’exil, puis l’enfance sous dictature. Ce troisième film prendrait la forme d’un récit sur une petite fille qui veut devenir artiste dans un régime autoritaire. Le motif est limpide : comment naît une vocation quand le monde autour de vous cherche à limiter les corps, les rêves et les images ?
Gaya Jiji, ou le droit de recommencer
Ce qui demeure après l’écoute de Gaya Jiji, c’est une idée simple et belle : l’exil ne supprime pas l’avenir. Il le rend plus difficile, plus coûteux, plus hanté, mais il ne l’annule pas. La réalisatrice parle de reconstruction sans naïveté. Elle sait que le passé revient, que l’administration use, que la culpabilité mord, que l’amour ne répare pas tout.
Pourtant, elle tient à filmer ce qui recommence. Une femme qui ose demander de l’aide. Une femme qui ose aimer. Une femme qui cherche son fils sans renoncer à son propre corps. Une femme qui ne veut pas seulement survivre. Dans la bouche de Manuel Houssais, le mot “renaissance” surgit. Gaya Jiji l’accueille aussitôt : La renaissance, je pense, c’est le mot exact.
Voilà peut-être la meilleure porte d’entrée dans son cinéma. Gaya Jiji ne filme pas l’exil comme une parenthèse sombre refermée sur elle-même. Elle filme le moment où une vie, malgré les deuils et les frontières, réclame encore son droit à la lumière.
En fin d’interview, Gaya Jiji confie son envie de réaliser un jour un véritable film français, avec des personnages français, sans lien direct avec la Syrie ou le Moyen-Orient.
Ce désir dit beaucoup de son parcours : après avoir filmé la guerre, l’exil et la mémoire syrienne, elle rêve d’être attendue ailleurs.
On l’imagine explorer des vies ordinaires, des amours contrariées, des silences familiaux ou des renaissances intimes.
Ce ne serait pas une rupture avec son cinéma, mais un déplacement de regard.
Car chez Gaya Jiji, ce qui compte avant tout, ce sont les êtres, leurs failles, leurs désirs, leur besoin d’être aimés.
Un film français, donc, mais traversé par la même délicatesse romanesque.