23 janvier 2026
Certaines conversations ont le goût d’une séance tardive dont on ressort avec l’envie furieuse de (re)découvrir des films. Celle avec Vincent Paul Boncourt, fondateur et dirigeant de Carlotta Films, fait clairement partie de celles-là. À l’écouter parler, le patrimoine n’a rien de poussiéreux : il brûle encore, il vibre, il attend juste qu’on rallume la lumière !
Une naissance sans nostalgie, mais avec une vision
Quand Carlotta Films voit le jour en 1998, le terrain du cinéma de patrimoine n’est pas vierge. D’autres distributeurs font déjà vivre les classiques, entretiennent la mémoire des grands âges d’or. Alors non, explique Vincent Paul Boncourt, il ne s’agissait pas de combler un manque béant. L’élan était ailleurs : proposer un autre angle, déplacer légèrement le projecteur.
Le pari de départ ? Défendre un patrimoine plus contemporain. À la fin des années 90, remettre en circulation des films des années 70 ou 80 n’allait pas de soi. Trop récents pour être considérés comme des “classiques”, pas assez neufs pour entrer dans la case de la nouveauté. Carlotta a choisi cet entre-deux, ce territoire flou mais passionnant, peuplé de cinéastes parfois oubliés, de courants comme le Nouvel Hollywood, et d’œuvres qui avaient marqué toute une génération de spectateurs… sans encore être officiellement consacrées.
Derrière cette ligne éditoriale, il y a surtout un moteur simple et magnifique : la cinéphilie. Celle du spectateur émerveillé, devenu passeur. Distribuer des films, pour Boncourt, c’est avant tout transmettre ce qu’on aime, partager des découvertes, offrir des retrouvailles.
Un défi constant : la rencontre avec le public
À l’ère des plateformes et du flux permanent d’images, on pourrait croire que le cinéma de patrimoine lutte pour sa survie. La réalité, plus nuancée, est presque rassurante : selon Boncourt, les défis d’aujourd’hui ressemblent beaucoup à ceux d’hier.
Le vrai enjeu, hier comme aujourd’hui, reste la rencontre. Choisir un film, décider de le remettre en lumière, c’est un acte fort — mais tant qu’il n’a pas trouvé son public, l’histoire n’est pas complète. Entre l’acquisition des droits et la salle obscure, il faut convaincre les exploitants, séduire les programmateurs, embarquer les festivals, attirer la presse… Tout un écosystème à mettre en mouvement pour qu’un film ancien redevienne un événement.
Et il y a toujours cette part de mystère délicieuse : on ne sait jamais vraiment comment un film sera accueilli. Même un chef-d’œuvre peut réserver des surprises. Cette incertitude, loin d’être décourageante, nourrit l’excitation du métier.
Restaurer pour faire renaître
S’il y a bien un “coup de jeune” essentiel pour attirer de nouveaux spectateurs, c’est la restauration. Pas comme un simple lifting, mais comme un véritable travail de résurrection. Aujourd’hui, grâce aux restaurations numériques menées partout dans le monde — par des institutions, des fondations, des ayants droit ou des acteurs indépendants — le cinéma de patrimoine bénéficie d’une actualité permanente.
Festivals, rétrospectives, événements spéciaux : les films restaurés reviennent en circulation comme des nouveautés. Carlotta s’inscrit pleinement dans ce mouvement, parfois en accompagnant des restaurations existantes, parfois en en initiant certaines. L’enjeu est double : préserver les œuvres pour l’avenir et les rendre à nouveau visibles, désirables, vibrantes sur grand écran.
Car voir un film restauré en salle, ce n’est pas seulement regarder le passé : c’est vivre une expérience profondément présente.
2026 : Suzuki en éclaireur
Côté programmation, le début d’année s’annonce déjà palpitant. Carlotta met à l’honneur un nom encore trop discret pour le grand public : Seijun Suzuki. Ce cinéaste japonais, actif dès les années 50, a longtemps été cantonné à une image de réalisateur de “série B”, artisan de films de genre — polar, action, comédie — au sein de l’industrie.
Mais derrière cette étiquette se cache un styliste audacieux, joueur avec les codes, capable de mêler musique, violence, sensualité et expérimentation visuelle. Un auteur libre, en marge des figures tutélaires comme Kurosawa ou Ozu, mais essentiel pour comprendre la richesse du cinéma japonais.
Carlotta lance une vaste rétrospective, avec notamment Carmen de Kawachi, inédit en France, qui sortira en salles avant d’être suivi de plusieurs autres films. L’idée n’est pas seulement de combler une lacune historique, mais d’offrir une vraie découverte, presque au sens premier du terme : permettre au public français de rencontrer pour la première fois des œuvres qui n’avaient jamais franchi nos écrans.
Ce qui frappe le plus dans les mots de Vincent Paul Boncourt, c’est le caractère profondément personnel de chaque choix. Carlotta films ne pioche pas dans un catalogue préexistant : chaque film est acquis, défendu, accompagné avec une implication forte, à la fois artistique et économique.
Et la vie d’un film ne s’arrête pas à la salle. Éditions vidéo, VOD, télévision : tous les supports deviennent des prolongements naturels de cette mission de transmission. L’objectif reste le même, toujours : toucher le plus large public possible, des cinéphiles chevronnés aux spectateurs les plus jeunes, qui découvriront peut-être là leur tout premier “vieux” film — et ne regarderont plus jamais le mot “patrimoine” de la même façon.
Au fond, chez Carlotta, le passé n’est jamais figé. Il circule, se transforme, dialogue avec le présent. Et grâce à des passeurs passionnés comme Vincent Paul Boncourt et son équipe, le cinéma d’hier continue d’avoir de très beaux lendemains.