Quand la critique passe le micro aux spectateurs
Il y a quelque chose de réjouissant, presque symbolique, dans cette scène : au festival Viva Cinéma, au Lux à Valence, ce sont les jeunes de l’Assemblée qui prennent le micro. Jules Violon et Anakhin Jeudy interrogent un critique chevronné, Laurent Delmas. Inversion des rôles apparente, mais dialogue bien réel. D’un côté, la jeunesse qui regarde, apprend, questionne. De l’autre, une voix familière de la radio, qui continue de défendre une certaine idée du cinéma, de la critique et du spectateur.
Laurent Delmas est là pour Jacques Tourneur. Trois films à présenter, un cinéaste aimé, admiré, qu’il considère comme toujours vivant, toujours jeune. Mais très vite, la conversation déborde le cadre de la programmation. Parce que parler de cinéma, ce n’est jamais seulement parler de films : c’est parler de transmission, de regard, de place dans le monde.
Le critique confie d’emblée une frustration familière aux festivaliers : ne jamais avoir assez de temps. Voir les nouveautés – dix à quinze films chaque semaine en France – laisse peu d’espace pour s’immerger longuement dans les festivals. Pourtant, Le journaliste insiste : revoir les films du passé est une nécessité. Pas des « vieux films », comme le disait Bertrand Tavernier, mais des films d’hier, qui n’ont rien perdu de leur force. Le cinéma est une maison en construction permanente, avec ses fondations, ses murs porteurs, ses ouvertures. Ignorer son histoire, c’est construire sans sol.
Face aux questions des jeunes intervieweurs, Laurent Delmas revient sur ce qui fait le cœur de son métier : la subjectivité. Il réfute l’idée d’une critique uniformément bienveillante. Dire du bien, oui. Dire du mal, aussi. Parce que la liberté de blâmer est indissociable de la sincérité du regard critique. On ne peut pas tout aimer. Et ceux qui aiment tout sont, au fond, suspects.
La critique, pour lui, naît souvent d’un sentiment très concret : celui d’être maltraité en tant que spectateur. Films paresseux, vulgaires, faciles, qui prennent le public de haut. Alors l’énervement surgit. Mais il doit être dépassé, transformé en argumentation. C’est là que se joue la crédibilité du critique. Non pas juger pour juger, mais répondre à une proposition artistique.
Car chaque film est une proposition. Comme un tableau, une symphonie, un roman, un plat. Le critique – tout comme le spectateur – est celui qui accepte ou refuse cette proposition, qui la discute, qui la contredit parfois. L’unanimité n’est ni souhaitable ni saine. Elle serait même inquiétante. Le débat, la divergence, sont la preuve que le cinéma est vivant.
La discussion prend alors un tournant plus politique et philosophique, lorsque Jules et Anakhin évoquent une phrase marquante de Laurent Delmas : « Je redoute les temps promis où chacun sera artiste. » Une inquiétude qui résonne fortement à l’heure de l’intelligence artificielle et de la démocratisation des outils de création.

Ce que redoute Laurent Delmas, ce n’est pas la multiplication des créateurs, mais la disparition du spectateur. Si tout le monde monte sur scène, qui reste dans la salle ? L’art n’existe que dans le dialogue. Sans regard, sans écoute, sans réception, il se dissout dans une production individuelle, amateur, solitaire. Le cinéma, art collectif par excellence, résiste encore à cette tentation, mais la question demeure, surtout pour les autres formes artistiques.
À cela s’ajoute l’IA, capable de produire images et récits avec une facilité déconcertante. Là encore, il pose une limite claire : créer n’est pas seulement fabriquer. Être artiste, c’est avoir quelque chose à transmettre. Une vision. Une nécessité. Ce que la machine ne peut, pour l’instant, ni ressentir ni porter.
Interrogé sur son engagement et la dimension politique de ses critiques, Laurent Delmas se montre serein. Il n’y a pas de neutralité possible. On parle toujours de quelque part. Un critique regarde un film avec son histoire, sa culture, sa sensibilité politique. Et c’est d’autant plus vrai que le cinéma est un art jeune, né en 1895, qui emprunte à tous les autres : littérature, musique, peinture, architecture. Critiquer un film, c’est aussi tenir compte de tout cela.
Quant à l’influence réelle des médias sur le succès des films, Laurent Delmas tempère toute illusion : elle est marginale. Les gens vont au cinéma par envie. Comme une envie de frites. La critique peut parfois accompagner un film fragile, lui donner un petit coup de pouce, mais elle ne fait ni les blockbusters, ni les désastres commerciaux.
Dernière frontière, infranchissable selon lui : celle entre critique et production. Un critique ne peut pas devenir producteur ou scénariste sans entrer dans un conflit d’intérêts. Regarder, analyser, juger : c’est un métier à part entière, qui exige une distance absolue.
Pour conclure, Laurent Delmas évoque une rencontre qui l’a profondément marqué : Bertrand Tavernier. Les films, bien sûr. Mais aussi l’homme, les discussions, les colères, la passion. Un dialogue prolongé, à la radio, dans les livres, dans la mémoire. Tavernier manque aujourd’hui au cinéma français, dit-il. Et dans cette phrase, on entend aussi ce que le cinéma représente pour Laurent Delmas : une affaire de transmission, de présence, de voix qui continuent à résonner.
Au Lux, à Valence, le temps d’un festival, la radio a laissé le micro aux jeunes. Et le cinéma, fidèle à lui-même, a répondu par le dialogue.