21 janvier 2026
Jacques Tourneur, ou l’art de faire peur sans montrer
Aimer le cinéma, c’est aussi accepter de se faire peur. Non pas la peur frontale, assourdissante, saturée d’effets spéciaux, mais cette peur plus insidieuse, plus élégante, celle qui naît d’un silence, d’une ombre, d’un bruit à peine perceptible. C’est exactement là que se situe le cinéma de Jacques Tourneur, cinéaste aujourd’hui trop souvent oublié, et pourtant essentiel.
Dès les origines du cinéma, le frisson est au cœur de l’expérience. On raconte que les premiers spectateurs de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat ont sursauté, croyant la locomotive prête à jaillir de l’écran. Mythe ou réalité, peu importe : cette anecdote dit tout de la puissance primitive du cinéma, capable de jouer avec nos peurs les plus immédiates. Tourneur s’inscrit pleinement dans cette tradition, mais en la raffinant à l’extrême.
Avec La Féline, Rendez-vous avec la peur ou encore Vaudou, Jacques Tourneur invente un cinéma du presque rien. Il ne montre pas, il suggère. Il ne hurle pas, il murmure. Là où d’autres cinéastes satureront l’écran de monstres, de sang ou de violence démonstrative, Jacques Tourneur choisit l’évitement. Le hors-champ devient son territoire favori. L’angoisse naît moins de ce que l’on voit que de ce que l’on devine.
Cette grammaire si particulière repose sur un savant mélange : le rythme, les ellipses, le son, la musique, mais aussi le silence. Pris séparément, ces éléments n’auraient pas le même pouvoir. Ensemble, ils composent une architecture invisible qui installe le malaise. Une musique sans image fait peu de choses. Une image sans musique peut perdre de sa force. Jacques Tourneur, lui, orchestre l’ensemble avec une précision d’orfèvre.
C’est ainsi qu’il devient le maître d’un art que l’on pourrait qualifier de cinéma de l’illusion. À l’image d’Hitchcock et de son célèbre MacGuffin, Jacques Tourneur joue avec les attentes du spectateur. L’« effet bus », théorisé à partir de La Féline, en est l’exemple parfait : pendant que l’angoisse monte, que l’on redoute une menace tapie dans l’ombre, la peur surgit soudain d’ailleurs — brutale, inattendue, presque ironique. Le spectateur est pris à son propre piège, et il adore ça.
Car il y a, au fond, un immense plaisir à se faire avoir. Le cinéma est né dans les foires, chez les illusionnistes, et il n’a jamais cessé d’en porter l’héritage. Jacques Tourneur appartient à cette lignée de magiciens discrets, qui préfèrent la suggestion au spectaculaire, la finesse à l’esbroufe.
Preuve de la modernité de son œuvre : elle n’a cessé d’être revisitée. La Féline connaîtra un remake dans les années 1980, accompagné d’une musique de Giorgio Moroder et d’une chanson de David Bowie. D’autres films de Jacques Tourneur inspireront encore le cinéma noir ou fantastique, parfois plus de quarante ans après leur création. Et pourtant, ces relectures peinent souvent à égaler l’original. Comme si l’essentiel — cette science du non-dit — restait insaisissable.
Le cinéma, de toute façon, est un art de la répétition. Les histoires se répondent, se transforment, se réécrivent. On raconte depuis l’Antiquité les mêmes grandes situations dramatiques. Ce qui compte, ce n’est pas de faire du neuf à tout prix, mais de raconter autrement, avec une voix singulière. Jacques Tourneur, fils de Maurice Tourneur, s’inscrit lui-même dans cette filiation : Rendez-vous avec la peur dialogue ouvertement avec La Main du Diable, réalisé par son père. Le cinéma comme héritage, comme conversation à travers le temps.
Si La Féline figure aujourd’hui au programme du baccalauréat option cinéma, ce n’est pas un hasard. Le film pose une question universelle et toujours actuelle : quelle est la part d’animalité en chacun de nous ? Une interrogation qui dépasse largement le cadre du fantastique pour toucher à l’intime.
Et pour parler de tout cela, quel meilleur médium que la radio ? Média de l’imaginaire par excellence, elle prolonge le cinéma de Jacques Tourneur : elle suggère plus qu’elle ne montre, elle fait naître des images dans la tête de l’auditeur. La radio, comme le cinéma, est un art de l’invisible.
Un art du frisson discret. Un art du presque rien.