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Julien Magnani présente la BD « Manhattan Driver » : un récit nourri de cinéphilie

26 janvier 2026
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Dans l’atelier de Julien Magnani, David Marmier pose le micro de La Radio Du Cinéma au milieu des crayons de couleur, des pastels à l’huile et des souvenirs de VHS. Le dessinateur et éditeur y raconte la sortie de sa bande dessinée « Manhattan Driver », un projet conçu comme une conversation géante avec les films. Sa boussole tient en une phrase qu’il lance sans détour : J’écris comme une enquête, j’ai besoin de me souvenir pour raconter l’histoire, explique Julien Magnani au micro de David Marmier.

On a beau parler de bande dessinée, la discussion revient toujours au cinéma. Julien Magnani se définit d’abord comme un homme du livre. Il raconte avoir appris la fabrication et la mécanique éditoriale à l’École Estienne, en passant par la case imprimerie, avant de construire sa double casquette : dessinateur d’un côté, éditeur indépendant de l’autre.

Une enfance au rythme des VHS, de « La Dernière Séance » et des films revus en boucle

La cinéphilie, chez lui, ne naît pas dans une cinémathèque mais dans le salon familial. Julien Magnani remonte aux années 80, à l’arrivée du magnétoscope, aux chaînes hertziennes et à cette sensation de tomber, presque malgré soi, sur du cinéma à la télévision. Il cite Patrick Brion et Eddy Mitchell, comme des repères de cette époque.

Ses parents ne se présentent pas comme cinéphiles, précise-t-il, mais ils avaient des films-fétiches, revus à l’infini : sa mère remettrait souvent Pas de printemps pour Marnie, son père Indiana Jones. Une manière d’apprendre le cinéma par la répétition, comme on apprend une chanson : la scène revient, le plan s’imprime, et le souvenir devient un matériau.

De l’édition à l’atelier : quand la BD parle cinéma comme une langue commune

Julien Magnani raconte ensuite une bascule : ses années aux éditions Cornelius, où il travaille comme maquettiste, puis la fréquentation de l’atelier La Piscine, où il est accueilli, dit-il, dans un environnement où le cinéma circule en continu. Pour lui, la cinéphilie fonctionne comme une langue partagée dans le monde de la bande dessinée : on se reconnaît à une référence, on se comprend à un nom de cinéaste, on débat d’un plan comme on débat d’une phrase.

Dans cet écosystème, il cite aussi Étienne Robial comme mentor, et évoque Jean-Baptiste Thoret, dont il parle comme d’une influence importante (auteur de la préface de « Manhattan Driver »). 

« Manhattan Driver » : une BD pensée avec des plans de films, puis réinventée au dessin

Au cœur de l’entretien : la méthode. Julien Magnani ne décrit pas une écriture qui déroule un scénario de A à Z. Il parle d’images qui reviennent, de visions à assembler, comme un puzzle. Il compare volontiers ce chemin à celui des polars : un enquêteur avance sur une affaire, puis découvre qu’elle le concerne intimement. Les films deviennent alors des balises, des exemples de plans, de postures, d’ellipses, utiles pour retrouver la scène qu’il a en tête.

Je ne crée pas l’histoire, je dois me souvenir de l’histoire que je dois raconter, insiste-t-il. Quand il cherche un plan précis — quelqu’un qui tombe, une silhouette qui se fige, une tension dans un couloir — il va puiser dans sa mémoire de spectateur. Le résultat, explique-t-il, finit par brouiller les pistes : on ne sait plus si l’on est face à un souvenir de film, ou face à une image devenue personnelle.

Storyboard : un mot parfois péjoratif mais qu’il revendique

David Marmier évoque une sensation de « storyboard amélioré » en feuilletant « Manhattan Driver ». Julien Magnani répond que le terme de storyboard a été, selon lui, souvent employé de façon péjorative dans la bande dessinée, comme si la BD devait prouver qu’elle n’est pas un art auxiliaire du cinéma.

Lui choisit de le revendiquer, notamment pour l’énergie et l’immédiateté. Il cite des livres de cinéma, des pages où l’on voit des extraits de scripts, des storyboards, des documents de travail. Il raconte aussi avoir acheté des storyboards des studios Ghibli à la librairie Junku, qui nourrissent sa mise en page. Sa nuance, importante : contrairement à l’animation, il laisse de grandes ellipses entre les images, et confie une part du mouvement au regard des lectrices et lecteurs.

Crayons de couleur, pastels à l’huile, papier washi : une technique au service de la vitesse

La technique, chez lui, n’est pas un décor : c’est une condition d’accès au dessin. Julien Magnani explique travailler avec des crayons de couleur et des pastels à l’huile, faire peu de crayonnés et chercher une action directe, sans repentir. Il dit avoir besoin de vitesse et d’énergie pour produire, et se sentir freiné par le perfectionnisme.

Il évoque une attaque forte de l’outil, au point que plume ou stylo ne tiendraient pas longtemps.

Une cinéphilie sans hiérarchie : « pas de délit de provenance »

Sur la façon de regarder les films, Julien Magnani revendique une filiation avec Henri Langlois et cite une formule attribuée à Jean-Baptiste Thoret : Il n’y a pas de délit de provenance pour un cinéphile. Comprendre : pas de mur entre « grand cinéma » et films populaires, pas de mépris automatique pour le divertissement.

Il prend l’exemple de James Cameron, souvent rangé, dit-il, dans la catégorie « entertainer », et insiste sur la densité des références quand on regarde attentivement ce cinéma. L’idée sert surtout de clé de lecture pour « Manhattan Driver », un objet qui circule librement dans la mémoire du cinéma.

Le Brady, l’exposition et « La Nouvelle Séance » : un rendez-vous mensuel pour partager des films

L’actualité concrète passe aussi par une adresse. David Marmier et Julien Magnani citent le cinéma Le Brady dans le dixième arrondissement de Paris 44 boulevard de Strasbourg. Ce cinéma a appartenu à Jean-Pierre Mocky

Julien Magnani précise qu’une exposition de ses planches est installée en bas des escaliers du Brady et qu’elle court jusqu’au 28 février. Il remercie Fabien Houi, exploitant du cinéma, et cite Laurent Sylvestre comme complice et cofondateur du ciné-club. Le ciné-club s’appelle « La Nouvelle Séance » et propose un film par mois au Brady depuis trois ans.

IA : « un outil », et une question qui revient toujours au cinéma

À la question de David Marmier sur l’intelligence artificielle générative, Julien Magnani répond sans posture de rejet. Il cite David Hockney et son intérêt pour les technologies, puis s’amuse des figures d’IA vues au cinéma : Skynet, l’agent Smith, R2-D2, C-3PO, Mother, HAL 9000… Une galerie qui lui permet de poser une idée simple : la question n’est pas seulement la machine, c’est ce qu’elle oblige à reposer sur l’humain et sur la création.

Sa formule résume son pragmatisme : L’important c’est le résultat final, whatever works. Julien Magnani se tient sur une ligne utilitaire, sans effacer les enjeux.

Le film, la musique, la réplique : trois choix qui dessinent une carte intime

En fin d’entretien, David Marmier propose un jeu en trois marches : meilleur film, meilleure musique de film, plus belle réplique. Julien Magnani choisit d’abord « La Prisonnière du désert » (The Searchers) de John Ford. Il le décrit comme la quintessence du cinéma de Ford, un tournant majeur, et un film qui l’aide, en ce moment, à trouver la piste de sa prochaine histoire.

Côté musique, il cite Trevor Jones pour « Le Dernier des Mohicans » de Michael Mann, une partition qu’il écoute beaucoup, qu’il qualifie de solennelle, héroïque, ample, marquée par une couleur années 90.

Enfin, il partage une réplique venue de « L’Homme des vallées perdues » (Shane) de George Stevens, film qu’il a montré à ses fils deux soirs avant l’entretien : never is a long timeJamais, c’est trop long. Une phrase simple, presque au couteau, qui colle à l’esprit de cette conversation : le cinéma comme mémoire, et la mémoire comme moteur.

Ce qu’il faut retenir pour écouter l’interview, lire la BD, voir l’expo

Si l’on devait garder une clé de lecture, la voici : Julien Magnani fabrique ses histoires avec le cinéma comme boîte à outils, bibliothèque intime et langue partagée. « Manhattan Driver » se présente dans l’entretien comme une bande dessinée qui assume les ellipses, les souvenirs et l’énergie du geste. On peut aimer cette idée sans chercher une « bonne » manière de lire : l’auteur le dit lui-même, il veut laisser une part active aux lectrices et lecteurs.

Infos pratiques

  • Bande dessinée : « Manhattan Driver », présentée par Julien Magnani au micro de David Marmier (date de sortie  16 janvier 2026).
  • Exposition : planches visibles au cinéma Le Brady jusqu’au 28 février 
  • Adresse : 44 boulevard de Strasbourg, Paris.
  • Ciné-club : « La Nouvelle Séance », un film par mois au Brady, animé par Julien Magnani et Laurent Sylvestre .
  • Réseaux : @lanouvelleseance 

Pour prolonger : les films cités dans l’entretien peuvent servir de points d’appui (sans hiérarchie imposée). Liens de recherche fiables : IMDb (recherche) – The Searchers, IMDb (recherche) – The Last of the Mohicans

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Photographies: David Marmier

Couverture de l'album BD _Manhattan Driver_ de Julien Magnani.jpg (87 KB)

David Marmier-9.jpg (335 KB)