Le rendez-vous avait été pensé comme une soirée “classique” de fin de festival. Il s’est transformé en émission de résistance joyeuse : multi-caméras montées en moins de vingt-quatre heures, régie bricolée au cordeau, équipe mobilisée à la dernière minute. Le décor : La Boîte, cette petite salle de seize places fabriquée par les bénévoles de CinéBastide, grâce au budget citoyen du Département de l’Aude, et inaugurée comme une “maison” appelée à vivre toute l’année.
Une édition écourtée, un public au rendez-vous
Le paradoxe est là : une édition amputée, et pourtant une dynamique record. Sur “deux jours et demi”, le festival annonce 15.000 entrées et 18,5 % de festivaliers en plus. “C’est motivant pour pouvoir envisager la suite
”, a insisté Henzo Lefèvre.
Autre chiffre qui dit en long sur la colonne vertébrale de l’événement : près de 150 bénévoles. Dans la clôture en direct, l’image de leur “cafète” rassemblée, même sans son, résume l’esprit du festival : collectif, débrouille, et une envie simple de faire circuler des films qui parlent au citoyen comme au cinéphile.
Les films, les équipes, la salle : ce qui fait le festival
L'édition 2026 laisse aussi de grands souvenirs : une standing ovation de cinq minutes pour La Maison des femmes de Mélissa Godet, une salle pleine pour Petit Rempart de Ève Duchemin, puis l’onde de choc de Mister Nobody Against Poutine avec le co-réalisateur Pavel Talankine présent à Carcassonne. À chaque fois, la même idée : le film ne se limite pas à sa projection. Il vit dans la rencontre, dans la question posée au micro, dans le débat qui prolonge la séance.
Ce n’est pas un hasard si le festival a aussi capté une discussion dédiée à la guerre en Ukraine, animée par Philippe Reynaert, directeur artistique des Rencontres du cinéma politique de Liège, avec plusieurs invités annoncés par l’équipe (dont Alexander Rodiansky et Markus Lenz). Cette captation doit être publiée sur la plateforme éditoriale lancée par le festival : filmpolitique.fr, présentée comme une vitrine active toute l’année.
Palmarès 2026 : le cinéma politique sous trois formats
Faute de pouvoir maintenir un prix du public (trop peu de projections, donc pas de vote représentatif), les jurys ont, eux, pu voir les films en compétition. Résultat : un palmarès qui raconte, en creux, ce que le festival cherche : des récits incarnés, des formes qui inventent, et des œuvres capables de créer une conversation.
Grand prix du jury fictions : “Ce qu’il reste de nous”
Le Grand Prix du jury fictions a été attribué à Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis (fiction, 145 minutes, Allemagne). Le film suit une famille palestinienne sur plusieurs générations, avec un point de bascule contemporain : un adolescent entraîné dans une manifestation en Cisjordanie, et une mère qui remonte le fil d’une histoire familiale faite d’espoir, de courage et de lutte.
Au moment d’annoncer le prix, la cinéaste n’a pas pu être connectée en live. Son représentant, Charles Ambert, a lu un message de Cherien Dabis, rappelant l’intention du film : rendre visibles “les êtres humains” cachés derrière les titres de presse, et faire entendre “une histoire de survie, d’amour, de dignité”. Une clé de lecture utile pour aborder le film : le politique passe par l’intime, par les gestes du quotidien, par la transmission, plus que par le slogan.
À noter. Pendant la clôture, Charles Ambert a aussi évoqué une sortie en salles en France “le 15 mars”.
Mention spéciale fictions : “Irkalla: Gilgamesh’s Dream”
La mention spéciale du jury fictions revient à Irkalla: Gilgamesh’s Dream de Mohamed Jabarah Al-Daradji (fiction, 109 minutes, Irak). On y suit Chum-Chum, neuf ans, diabétique, rêveur, qui croit que le Tigre cache une porte vers Irkalla, monde souterrain où il espère revoir ses parents disparus. Le mythe de Gilgamesh n’est pas un vernis : il devient un langage intérieur, une manière de survivre à la ville, au deuil, aux menaces qui s’approchent quand un ami se retrouve mêlé à un complot de milice.
Durant l’échange en duplex, Mohamed Jabarah Al-Daradji a expliqué avoir filmé des images de manifestations à Bagdad pendant les événements, puis avoir reconstitué des scènes avec ses acteurs ensuite, au même endroit, en mêlant fiction et réel. Pour le spectateur, c’est une piste précieuse : regarder comment le film fabrique une mémoire, comment il fait cohabiter la rue documentaire et le récit poétique.
Grand prix du jury SFCC documentaire : “La Montagne d’Or”
Le Grand Prix du jury SFCC (Syndicat Français de la Critique de Cinéma) distingue La Montagne d’Or de Roland Edzard (documentaire, 85 minutes, Belgique). La critique Sophie Benhamou, membre du jury, a salué “l’originalité du sujet”, “la dramaturgie” et “la beauté des images” qui transportent le spectateur à la frontière algéro-nigérienne, aux côtés d’orpailleurs et de leurs rêves de fortune.
Ce qui se joue à l’écran : un territoire traversé par la fièvre de l’or, des camps qui naissent et disparaissent au rythme des rumeurs, et un personnage, Moussa, qui incarne la ligne de crête du film : survivre, tenir, espérer. Le film, selon le jury, donne à entendre un monde de travail, d’amitié, de risques, sans réduire les hommes à des silhouettes “d’actualité”.
Prix du jury courts-métrages : “Memoria Colectiva”
Le prix du jury courts-métrages récompense Memoria Colectiva de Cristina Colmenares et Manuel-Antonio Monteagudo (Pérou, 15 minutes). Le jury a insisté sur l’efficacité du film en quinze minutes et sur la force du récit : en 1983, Adelina voit son mari enlevé par des soldats ; face au silence des institutions, elle s’unit à d’autres femmes pour réclamer vérité et justice.
En duplex, une partie de l’équipe a rappelé l’importance de porter cette histoire “au-delà des frontières” et d’amplifier l’écoute de ces voix. Là encore, une clé de lecture se dessine : le film parle de transmission, mais aussi de la manière dont une communauté fabrique des lieux de mémoire quand l’État ne répond plus.
Mention spéciale courts-métrages : “Dear Mother”
La mention spéciale revient à Dear Mother de Anna Cutaia et Kiddy Smile (France, 17 minutes). Le film retrace le parcours de Nikki, figure de la scène Ballroom, et pose une question politique à hauteur de danse, de communauté, de famille choisie : comment conquérir le droit d’exister, et comment transformer cette conquête en héritage collectif.
Prix du jury jeune : “Tatami”
Le prix du jury jeune, accompagné par sa marraine Roxane Bret, a distingué Tatami de Zar Amir Ebrahimi et Guy Nattiv (105 minutes) : une judokate iranienne reçoit l’ordre de simuler une blessure et de perdre, sous pression du régime, alors que sa liberté et celle de sa famille sont en jeu. Pour aller plus loin : fiche IMDb de Tatami.
Le film pose une question limpide, sans détour : que reste-t-il de la décision individuelle quand l’autorité s’invite jusque sur le tatami ? Une piste de spectateur : observer comment le récit transforme un espace sportif en chambre d’écho politique, avec l’entraîneuse, la fédération, les couloirs, les silences, les regards.
Le festival scolaire : 2.000 élèves et des films comme outils civiques
Au cœur de cette édition, le festival scolaire a, lui, pu se tenir “pratiquement” jusqu’au bout. Marie-Hélène Bonnot (responsable du festival scolaire) a annoncé près de 2.000 élèves accueillis, du CM1 à la terminale. Deux exemples racontés à l’antenne : Le Théorème de Marguerite, présenté à des jeunes filles accompagnées par l’association Extraordinaire, puis Un monde (sur le harcèlement scolaire), suivi d’échanges où les élèves ont proposé des solutions concrètes. Le cinéma, ici, sert de déclencheur : un récit vu ensemble, puis une parole qui se libère.
Et maintenant : comment continuer à voir les films
L’équipe organisatrice a évoqué la création d’un espace “ville par ville” pour aider les festivaliers à repérer où voir les films de la sélection, en lien avec exploitants et distributeurs. Et, sur le temps long, deux piliers : La Boîte (programmation régulière, annoncée avec adhésion à CinéBastide et forfaits) et filmpolitique.fr pour prolonger l’expérience via podcasts, entretiens et analyses.
Infos pratiques
- Festival : 8e édition, Carcassonne, du 14 au 18 janvier 2026 (édition écourtée par arrêté préfectoral lié aux intempéries).
- À suivre : contenus et entretiens sur filmpolitique.fr
- Soutien : association CinéBastide via HelloAsso (adhésion et dons évoqués pendant le direct). Page “Soutenir le festival”
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